Gilles MONNEY

J’ai 29 ans, je vis à Bâle, en Suisse (Suisse allemande pour être plus précis). Je suis doctorant en histoire de l’art et assistant à l’université de Genève.

Peux-tu nous dire quelques mots sur ta rencontre avec la photographie ? As-tu des influences dans ton travail ?
J’ai commencé la photographie après avoir acheté (avec l’argent gagné à l’armée !) mon premier reflex, un Canon 450D, en 2008. Je voulais en faire depuis un moment. Étant un amoureux des montagnes (j’ai grandi dans une région montagneuse), je me suis tout de suite tourné vers elles.

Après un an, je me suis acheté un 7D pour pouvoir faire des photos de paysage étoilé comme je le fais à présent, même si mon équipement n’était pas aussi performant que celui que j’ai à présent.

En ce qui concerne des influences, je ne pense pas. Il y a des photographes que j’aime bien et que je suis, mais aucun qui ne m’influence vraiment. Je dois avouer connaître assez peu le milieu au final. Dans les photographes que j’aime bien, je peux néanmoins citer Alexandre DESCHAUMES, Xavier JAMONET, Samuel BITTON (à travers lequel j’ai découvert quelques sites alpins tout de même), Vincent FAVRE, quelques photographes américains mais je ne connais pas forcément les noms j’avoue, je suis sans suivre.

Quelle place prend aujourd’hui la photo dans ta vie  ?
Une place relativement importante, car j’en fais beaucoup. Il est par exemple rare pour moi d’aller en montagne sans mon appareil photo, car j’ai trop peur de rater une très belle lumière.

Cela dit, je ne fais pas non plus des photos pour le simple plaisir d’appuyer sur le bouton.Je dirai finalement que la photo est un peu mon moyen d’expression.

Quel est ton matos ?
Je travaille avec un Canon 5 D Mark III. Côté objectif, j’ai dans ma besace un TS-E 17mm 4 L, EF 24mm 1.4 L II USM, un Sigma 50mm 1.4 Art, un EF 70-200mm 4 L IS USM ainsi qu’un EF 85mm 1.8 USM et un EF 135mm 2 L USM pour les portraits. J’emprunte parfois un TS-E 24mm 3.5 L II ainsi qu’un EF 300mm 2.8 L IS II USM et un EF 100-400 4.5-5.6 L IS II USM pour l’animalier.

Mon trépied est un Gitzo Mountaineer GT2542. C’est un investissement, mais il est important d’avoir un trépied très stable, sur lequel on peut compter, surtout en photo de nuit ! J’utilise aussi des filtres dégradés LEE pour le paysage, mais j’ai tendance à les oublier donc la plupart du temps, je fais sans.

Quel est l’objectif dont tu ne te séparerais pour rien au monde ?
Difficile à dire, je pourrais composer et faire autrement s’il me manquait n’importe lequel des objectifs que j’ai déjà. Donc aucun.

Mais je dirais malgré tout le EF 24mm 1.4 L II USM pour le paysage et les photos de nuit car même si je fais de plus en plus des panoramas, voire de grands panoramas à 50mm, il faut bien reconnaître que 24mm est très pratique en paysage.

Tu as fait de la photo nature ta spécialité et notamment la photo de nuit. Qu’est ce qui te fascine dans cet exercice ?
Tout d’abord, j’adore vraiment être dans la nature. J’aime à dire que la photo est un prétexte pour aller dans la nature. C’est pour cela que si je rentre bredouille, ce n’est pas grave, loin de là.

C’est d’ailleurs ce que j’aime bien dans la photographie animalière, devoir attendre à un endroit et espérer être gratifié d’une visite. Je me souviens notamment d’un week-end entier passé en montagne à attendre le gypaète (espèce de vautour). J’ai passé deux journées à regarder le paysage et rêvasser (accessoirement : photographier le gypaète lorsqu’il est venu), et c’était merveilleux. Donc contact à la nature très important.

Je pense pouvoir dire que j’ai une approche mystique à la nature, et j’essaie de le traduire dans mes photos. La nature est un moyen d’accès au divin pour moi. Cela est sublimé lorsque la nuit recouvre les montagnes de son manteau étoilé.

Je pense que je ne me lasserai jamais de photographier les étoiles et même si je suis habitué, c’est à chaque fois un véritable émerveillement lorsque je découvre les photos sur l’écran de mon appareil photo.

La photo de paysage nocturne implique quelques contraintes techniques, notamment en termes d’exposition. Peux-tu nous parler un peu de ton mode de fonctionnement lors de tes sorties ?
Tout d’abord, toutes mes sorties de paysage nocturne sont planifiées, je ne vais jamais à un endroit au hasard. Si je suis au col et non au sommet ou sur tel promontoire rocheux et pas ailleurs, c’est parce que j’ai repéré l’endroit à l’avance à l’aide de cartes, logiciels, etc.

Évidemment j’ajuste et choisis la position exacte une fois sur place, mais en gros je sais où je vais lorsque je me rends en montagne. Il m’arrive même de faire des sorties de repérage en prévision de la nuit propice, lorsque la Voie Lactée sera derrière le sommet que je veux.

Comme je sais à quel moment l’alignement aura lieu, je fais des photos en attendant, ou dors si cela est tard dans la nuit, etc.

Pour l’aspect purement technique, je fais ces photos depuis longtemps et connais bien mon matériel, donc je connais les réglages par cœur. La technique ne doit pas être un frein ou un obstacle, sinon ça gâche l’expérience. Un point difficile reste néanmoins la mise au point car si sur le papier on se dit qu’il suffit de mettre la bague sur l’infini ou l’hyperfocale et tout est net, dans la réalité, c’est beaucoup plus complexe.

Et ça l’est encore plus avec un objectif très lumineux comme le EF 24mm 1.4. La différence entre net et pas net sur les étoiles, c’est un poil de patte de fourmi sur la bague de mise au point. Avoir visibilité sur un petit village éloigné peut aider, notamment en liev-view et loupe 10 fois (d’ailleurs si un officiel ou ingénieur Canon lit ce papier : à quand une loupe plus performante ? Avec un 24mm ça va encore mais plus court, on ne voit plus rien !).

Si ce n’est pas le cas, une étoile lumineuse fait très bien l’affaire. La netteté peut aussi facilement être perturbée par la qualité de l’air : plus il est sec, moins le signal lumineux est perturbé. Donc pour réussir ces photos, il faut non seulement une nouvelle lune (je parle tout le temps de lune noire), pas de nuage, peu de pollution lumineuse, mais aussi un air sec.

Faute de quoi, le paysage peut être net et les étoiles floues. Comme je change d’objectif, il m’arrive de scotcher la bague de mise au point. Si j’oublie le scotch (je suis très tête en l’air), j’essaie de changer d’objectif sans toucher la bague de mise au point…

Sinon c’est anecdotique mais j’aime me plonger et m’immerger totalement dans le paysage et la nature, donc je dors toujours à la belle étoile, même en hiver. Cette immersion dans le paysage est pour moi cruciale.

En moyenne, quelle place prend le post-traitement dans la réalisation de tes clichés ?
Il n’occupe pas une place très importante, car si je retouche toutes mes photos, je n’ai pas la main trop lourde sur les curseurs.

En photo de nuit, je réduis souvent les jaunes car ils sont trop présents à cause de la pollution lumineuse ; sinon j’accentue souvent les bleus et ajuste luminosité et contraste pour faire un peu plus ressortir les étoiles et la Voie Lactée, sans aller trop loin car je recherche une harmonie entre les étoiles et le paysage : je n’aime pas les photos où la Voie Lactée est ultra présente et contrastée, car cela en devient oppressant je trouve.

Souvent, je ne réduis même pas le bruit. Pour les paysages, je leur donne un peu plus de peps, dans la limite du raisonnable.

Quels sont les 2/3 « commandements » à suivre pour réussir au mieux ses clichés nocturnes ? Quels sont les « must have » à avoir dans son sac ?
Sinon l’outil absolument essentiel sans lequel on ne fait rien est évidemment un trépied, et si possible un qui soit (très) stable. Surtout si on va en montagne car on a peut-être tendance à l’oublier, mais il y a presque toujours du vent. Un appareil montant bien dans les ISO est aussi nécessaire mais de nos jours, ce n’est plus vraiment un problème.

En revanche, l’autre élément indispensable, est un objectif grand-angle lumineux. 2.8 est le strict minimum. Pour les heureux possesseurs d’un FF, un 24mm 1.4 est parfait, même s’il ne faut pas avoir peur de les fermer pour obtenir une bonne homogénéité dans l’image et réduire le vignetage, très présent sur ces objectifs.

Beaucoup aiment les 14mm 2.8, notamment le Samyang, mais j’ai revendu le mien après 2 sorties. Un 16-35mm 2.8 est une autre option intéressante, même si le dernier Canon a un vignetage monstrueux.

Sinon, comme la Terre tourne sur elle-même, on est limité dans le temps de pose si on ne veut pas avoir un filé d’étoiles. Et cela va très vite. Tout le monde parle de la règle de 600/focale, ramenée à 500/focale pour avoir des résultats un peu plus précis, mais généralement, je suis encore plus rapide.

J’ai en effet remarqué que les objectifs plus lumineux filent plus vite que les autres. Ainsi, à part si je photographie haut dans ciel où les étoiles filent moins vite, je ne dépasse jamais les 15 secondes avec mon 24mm.

Parmi les nombreux paysages vus, lequel t’a le plus marqué et pourquoi  ?
Dur à dire… Je dirais peut-être néanmoins la région du Grand Mountet, en Suisse, au-dessus de Zinal. Il y a encore une cabane mais à cette exception près, on se retrouve « loin » de toute présence humaine (du moins autant que cela est possible en Suisse…), dans un paysage fait uniquement de hautes montagnes (plusieurs culminent à plus de 4000m), de roches et de glace.

Il y a plusieurs glaciers et comme il s’agit d‘un cirque, le lieu dégage une très forte puissance. Pour les mêmes raisons, je dirais le paysage vu à Diavolezza dans les Grisons. J’aime bien les paysages de haute montagne et m’y retrouver, dans un monde froid, fait de glace, de rochers, etc. Au final, il faut bien reconnaître que c’est un peu hostile à l’homme, mais justement j’aime ce sentiment, je m’y sens vivre comme jamais je crois.

Depuis tes débuts, quel a été ton plus gros « fail » ?
Il y a plusieurs sorties qui, par rapport à l’objectif fixé, ont été un « échec ». Surtout lorsqu’il s’agit de photos nocturnes et que le but est de photographier la Voie Lactée derrière une montagne très précise.

Je me souviens de deux sorties en particulier où les nuages sont venus obstruer le ciel une heure avant le moment adéquat.
Ou d’une sortie repérage au printemps 2016 pour voir si la petite étendue d’eau repérée des mois auparavant sur la carte permettait bien d’y refléter le Cervin. L’idée était de photographier le Cervin surmonté de la Voie Lactée, et d’avoir le tout en reflet dans l’eau. J’ai déjà cette photo prise au Stellisee, mais celle-ci aurait dû être tout à fait nouvelle, car je pensais que personne ne s’amusait à aller vers ce lac, peu accessible alors que les Stellisee et Riffelsee sont connus pour leur reflet du Cervin et leur facilité d’accès.

Eh bien il n’y avait pas d’eau du tout et le « lac » était même complètement sous la neige. Je suis retourné en été en espérant que la fonte des neiges aurait rempli la petite cavité, mais force a été de constater que visiblement le lac n’existe pas. Ou alors qu’il n’y a que rarement de l’eau.

Mais ce ne sont pas des échecs : la photo est un prétexte à aller dehors et ne pas toujours réussir fait aussi partie du jeu. Si je rentre avec les photos prévues c’est très bien, si ce n’est pas le cas, c’est aussi très bien. Pour les fails, je pense plutôt à des casses matériels, notamment un Tokina 11-16mm 2.8 que j’utilisais sur mon 7D pour la photo de nuit. Ou la sortie où j’ai malencontreusement envoyé mon trépied en bas une falaise.

Comme beaucoup de photographes nature, tu peux être amené à te retrouver en tête à tête avec ton appareil photo… Que nous dirait-il sur toi si on lui donnait la parole ?
C’est une bonne question, et difficile. Que je suis un grand solitaire et un amoureux tout particulier de la solitude en montagne de nuit, loin de tout.

Il dirait aussi peut-être que je suis un amoureux de la beauté et que j’essaye de la capturer à travers lui. J’espère qu’il partage mes goûts ! Et aussi qu’il ne se plaint pas trop de nos tête-à-tête et qu’il me supporte !

Il me dirait aussi peut-être de prendre moins de risque avec lui, par exemple ne pas faire de petites cessions de grimpe (je suis un spécialiste pour « perdre » le chemin et me retrouver n’importe où dans les rochers) d’une seule main, vu que je le tiens de l’autre

J’te laisse le mot de la fin pour nous parler de ton actu et des projets à venir.
J’ai un gros projet sur lequel je travaille depuis des années, à savoir photographier tous les sommets de plus de 4000m de Suisse avec la Voie Lactée derrière. Car c’est bien ça que je fais dans mes sorties nocturnes.

Sans entrer trop dans les détails, l’idée est de montrer une correspondance et une harmonie entre le paysage et l’univers, mais aussi de signifier que même les montagnes les plus imposantes des Alpes ne sont rien du tout face à l’immensité de l’Univers. C’est pour cela que j’opte souvent pour ce cadrage si vertical et serré.

Avec ce projet, j’entends aussi redonner une certaine pureté à des Alpes de plus en plus envahies et parcourues de toute part par l’homme, qui y installe de plus en plus de moyens d’accès.

Finalement, c’est aussi un moyen de montrer les Alpes dans des conditions dans lesquelles les gens ne les voient pas. L’idée, une fois le projet terminé, ce serait de faire une belle exposition et de publier un livre.

Mais avant cela il me manque quelques sommets. Et surtout je commence à être coincé car je ne peux continuer ce projet 100% tout seul : je dois aller dans des endroits difficiles d’accès et passer des nuits à 4000m et plus, faire des glaciers voire de la grimpe. Je ne peux faire cela tout seul, donc il me faut trouver des alpinistes chevronnés n’ayant pas peur de dormir à plus de 4000m à la belle étoile ou, au pire, sous tente, voire d’y passer 2 nuits…

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